Le laboratoire

À l’heure qu’il est (« ah, ma bonne dame, le temps passe bien vite ! »), une longue pratique assidue de la photographie (punaise, plus de cinquante ans, déjà !) nous a permis « d’encaisser » le passage d’un modèle dominant à un autre, et de cette expérience contrainte est née une grande liberté : celle de penser la photographie sans les barrières mentales suggérées par l’autorité d’un procédé, et d’assumer un goût prononcé pour la manière qui fut à l’origine d’un véritable engagement. Dit autrement : une pratique mono-procédurale de la photographie nous est parfaitement ennuyeuse, et nous ressentons une joie profonde à poursuivre l’exploration du procédé au gélatino-bromure qui nous a construit comme photographe.

Un jour, donc, le photographe (qu’il ait, ou non, choisi d’embrasser la glorieuse et méconnue carrière de tireur d’élite) se retrouve enfin seul dans son laboratoire : celui qu’il a conçu, équipé, selon ses désirs et ses moyens1. Disons quelques mots de ce laboratoire, en des termes aussi peu scientifiques que possible, car ce lieu relève de l’intime, du secret, plus que de la méthode, que nous aborderons par ailleurs. Certes, le laboratorium (du latin laborare, travailler) est un endroit où l’on produit ; mais on peut aussi y boire de la bière, y écouter de la musique, donc, comme le sous-entend son étymologie, y mener toutes sortes d’expériences, de préférence photographiques. La plus importante de ces expériences est celle, sans cesse renouvelée, du passage de la photographie rêvée à la photographie faite. La pratique de la photographie argentique a la particularité de séparer nettement l’acte de prise de vue du moment de la découverte du photogramme qui lui correspond. Il s’écoule un temps mesurable, humain, entre le désir d’image et la visualisation de cette image. Le laboratoire est le lieu où désir et réalité se rencontrent. Mais la réalité s’y ébauche en plusieurs étapes.

La première étape est celle du développement des pellicules, et c’est la moins agréable. En effet, le processus ne doit souffrir d’aucune faiblesse si l’on veut mettre toutes les chances de son côté. Que l’on soit un familier de la sensitométrie appliquée, ou du zone système, ou que l’on se contente d’appliquer à la lettre les modes d’emplois des fabricants d’émulsions et de produits chimiques, le moment est d’une grande tension : les tâches à accomplir sont répétitives, monotones ; bref, on s’ennuie ferme, mais on sait que l’on n’a pas droit à la plus petite erreur !

La seconde étape est celle du tirage2. C’est ce moment-là qui fait entrer le photographe en contact physique avec l’image. Au départ, la finalité en est plutôt simple : reproduire sur la feuille de papier sensible toutes les informations présentes sur le négatif. À l’arrivée, c’est un peu plus compliqué : l’image fixée sur la pellicule est rarement à la hauteur de l’image rêvée, celle que l’on a espérée au moment du déclenchement. C’est ici que le labeur commence. Que voulait-on raconter ? Quels artifices doit-on déployer pour que cette narration soit la plus évidente possible sur la feuille de papier ? Il va falloir juger du contraste, décider des parties de l’image qu’il faudra valoriser, de celles qu’il faudra faire oublier. Il va être nécessaire d’arbitrer entre le format de la feuille, sa destination (aujourd’hui, l’exposition est le cas le plus fréquent), et l’état du porte-monnaie. Que de drames vont se jouer alors dans cet espace exigüe chichement éclairé !

C’est pourquoi le temps passe vite dans le laboratoire ; on peut y entrer après le dîner, et en sortir à l’aube quand les oiseaux se remettent à chanter. Le laboratoire tient autant de la cellule monastique que de la chambre de tortures. On y est seul, irrémédiablement, pour y élaborer ce que l’on va donner à voir. Quand on ressort du laboratoire, l’affaire est faite : soit on montre les photographies, soit on ne les montre pas ; et si on ne les montre pas, c’est que l’on s’est trompé. Quelle cruauté !

  1. Ce laboratoire est installé à demeure : la transformation momentanée et répétitive de la salle de bain familiale aboutit inéluctablement à des moments de grande tension, à l’abandon programmé de cette solution palliative et, bien souvent, au renoncement. ↩︎
  2. On emploie communément le mot « tirage » en photographie, mais c’est un abus de langage, puisqu’il est aussi utilisé dans le domaine de l’imprimerie où il recouvre la notion de nombre d’exemplaires ; nous serions mieux inspirés si nous usions du terme d’épreuve. ↩︎