IA, 3e tournée, à la saison du clafoutis

Techniquement, la production d’images d’apparence photographique par une procédure incluant prioritairement le recours à un service d’intelligence artificielle générative ne pose plus guère de problèmes. Il n’échappe à personne que ces dites images ne sont pas des photographies, puisque le dispositif incluant leur création n’est pas photographique… Sauf si, pour d’essentielles mauvaises raisons, on ne veut pas nommer convenablement les choses et si, malheureusement, le regardant ne dispose pas d’une culture visuelle générale pour distinguer les unes des autres. J’appelle « culture visuelle générale » cette capacité dont dispose parfois le regardant, alliant la connaissance (au moins théorique) du dispositif photographique avec ce que l’on nomme familièrement la « jugeotte ». Donc, premier point : une image élaborée au sein du dispositif photographique est une photographie ; une image (d’apparence photographique ou non) élaborée au sein d’un dispositif d’IAg est une promptographie. Dit autrement : la photographie par IAg n’existe pas. Second point : les débats publics (les seuls dont j’ai connaissance) sur le sujet sont affligeants ; d’abord parce que ceux qui s’expriment là-dessus, directement concernés ou médiateurs, semblent ne pas vouloir nommer les choses, ensuite parce qu’avancent masqués ceux que la confusion semble favoriser, enfin parce que, ici comme ailleurs, la morale pointe rapidement son nez et qu’il s’agit là d’un excellent moyen pour « noyer le poisson ». « Sonnez hautbois, résonnez musettes ! », troisième « tournée » consacrée à l’IAg, puisque me sont tombés sous les yeux ces dernière semaines deux exemples qui remettent un peu de bois dans la chaudière à sculpter de l’air chaud…

C’est un printanier vent du nord, venu de Göteborg, qui nous apporte le premier exemple. Hasselblad dévoile la liste des finalistes de son prestigieux concours international Hasselblad Masters 2026, et quelques empêcheurs de tourner en rond font immédiatement remarquer, par le truchement de quelque méchant forum internet, qu’une des images retenues semble ne pas être photographique, bien que concourant dans la catégorie « photographie de rue » : on y voit un couple assis de part et d’autre d’un guéridon de bistrot dans une ambiance lumineuse plutôt glauque ; il y manque un pied à la table, et l’étiquette de la bouteille de soda posée sur icelle est illisible. Ni une, ni deux, l’auteur finaliste concerné est écarté par le jury qui, à l’évidence, n’avait pas minutieusement scruté les plus de 100 000 images qui lui étaient parvenues.

Le second exemple est plus local : nous voilà informés, par la toujours étrange besogne de l’algorithme d’un « rézo-socio » qu’une photographe en accuse une autre d’avoir copié une de ses images pour en produire, IAg aidant, une réplique génératrice de « likes » et autres pouces levés. Aussitôt, entrent en piste les aficionados de l’une comme de l’autre, ainsi qu’un autre coreligionnaire qui se fend de quelques démonstrations illustrées de la méthodologie « intelligence-artificiellesque » permettant d’aboutir dans un tel cas de figure. Précision : nous sommes ici dans le monde de la photographie de nature non scientifique, qui consiste à produire des images décoratives au moyen des techniques de macro-photographie.

À ce stade, le constat pourrait être le suivant :
– Des circonstances particulières induisent parfois une incapacité à distinguer photographie et promptographie ; si l’on introduit dans le raisonnement les conséquences cumulées de la loi des grands nombres appliquée à la publication d’images sur internet et du succès des concours, les membres d’un jury quelconque ont, forcément et à un moment donné, « les yeux qui piquent ».
– Certains créateurs d’images ne respectent pas les règlements des concours auxquels ils participent et il sont sanctionnés ; l’Hasselblad Masters est un cas d’école : « […] Tous les fichiers doivent inclure l’intégralité des métadonnées EXIF (Art. 4.2) », « Pour être éligibles, les images doivent être prises soit à l’aide d’un système numérique (à l’exclusion des drones, des smartphones et des tablettes), soit elles peuvent être numérisées à partir de films 35 mm, moyen format ou grand format (Art. 4.3). » Dura lex sed lex.
– L’usage de l’IAg induit l’introduction de celle-ci dans le champ juridique de la copie, du plagiat, de la contrefaçon et de la caricature ; « si t’as pas la réf’ », feuillette le Code de la propriété intellectuelle.
– Le précédent entraîne les questions liées, primo, aux dommages causés à un auteur par une publication qui lui est exogène et, secundo, à la charge et aux moyens de la preuve de la fraude ; là, c’est le Code civil (et éventuellement le Code pénal), et tu relis avec soin le courrier d’avocat que le facteur t’a négligemment remis contre signature.
– La loi européenne sur l’intelligence artificielle (règlement [UE] 2024/1689) impose aux fournisseurs de services « à risque limité » d’usage général (ceux qui nous intéressent ici) d’informer clairement sur la nature du dit service (du genre : « vous êtes en interaction avec une IA ») ; donc le principe « nul n’est censé ignorer la loi » est validé.
Dans « le meilleur des mondes possible », les braves gens honnêtes ont bonne réputation et gagnent dans les concours, les méchants sont punis et mis au ban de la société…

Mais nous ne vivons pas dans un tel monde, et notre petit monde de l’image fixe n’y fait pas exception ; un jour, peut-être, je m’intéresserai de plus près aux « images qui bougent », mais là, j’ai un projet de clafoutis qui contracte mon emploi du temps. D’ailleurs, cette histoire de clafoutis me tend la perche… Une parfaite réussite dans la réalisation de ce gâteau de fin de printemps associe dans une identique reconnaissance : a) le clafoutis, b) la farine, les œufs, le lait, le sucre, les cerises, c) le pâtissier (si tu ne me vois pas venir, révise la théorie des ensembles). Le mot important, c’est « reconnaissance », et le grand absent, c’est « convives ». « Si tu n’es pas assis à table, c’est que tu es au menu ! », disent les diplomates (pour rester, juste un instant, dans le registre patronnet). Donc il y a un prompt, un auteur du prompt, des images (car le clafoutis, ce sont aussi des images-réminiscences, n’est-ce pas ?), et ceux qui dégustent et applaudissent. Ou pas… Car parmi les convives, il y a deux factions : celle du « le vrai clafoutis, c’est avec les noyaux » et celle du « punaise, recracher les noyaux, c’est dégueu’ ! » Il y a donc une alliance objective des premiers avec le pâtissier, fondée sur une réalité physico-chimique pressentie par nos arrière-grand-mères et démontrée depuis belle lurette : la présence du noyau dans la cerise du clafoutis régule, pendant la cuisson, la montée en température de la chair du fruit, préservant ainsi sa fermeté et son goût ; les seconds repoussent cette réalité au nom d’un risque (se casser une dent sur un noyau, ce qui n’arrive jamais si on déguste la chose) et d’un comportement jugé malpropre (recracher une partie d’aliment en restant à table). Il faut ainsi choisir : accueillir une réalité historique, physico-chimique et culinaire, et l’interpréter ; ou construire une post-réalité à partir d’une fiction et d’un dégoût de la confrontation au réel. Un dernier point : le clafoutis « avec les noyaux », c’est peu d’énergie dépensée pour un goût sublimé ; le clafoutis « sans les noyaux », c’est beaucoup de travail pour un résultat gustatif discutable…

Soumise à l’analyse culinaire fondée sur la comestibilité des drupes, la promptographie en dit long sur le rapport que nous pouvons entretenir avec le réel et nos semblables. L’ensemble A des images produites et celui des services d’IAg B sont finis et non égaux ; il y a intersection entre l’ensemble C des regardants et l’ensemble A. Parmi les éléments de AC sont les empêcheurs de tourner en rond du premier exemple mentionné plus haut, et surtout le coreligionnaire du second exemple. Ce sont eux qui discutent la présence du noyau dans la cerise du clafoutis, ensemble E inclus dans B. La question à poser : puisque on ne discute pas l’existence de EB, comment exprimer la relation entre A et B ? Poussons l’avantage : on peut supposer qu’il existe un ensemble E (avec les noyaux) et un ensemble E’ (sans les noyaux), lui-même inclus dans A, et une intersection EE’ (la pâte du clafoutis). L’erreur serait de croire que E et E’ sont inclus (aussi) dans B, alors que dans celui-ci n’existe que la probabilité d’une drupe quelconque, plutôt petite, ronde et rouge foncé, avec ou sans noyau si elle est mise en présence d’un liquide blanchâtre produit par les mamelles d’un mammifère femelle de la famille des bovidés, du produit de la ponte d’un gallinacé, et d’une poudre obtenue par broyage des grains d’une plante monocotylédone de la famille triticum. La relation entre A et B n’est ni mathématique, ni statistique (corrélation). Dans le domaine très restreint de la promptographie, l’existence et l’efficience de l’ensemble B ne tiennent qu’à deux fils : le rejet du noyau (le réel est porteur de risques, pas la fiction) et la quête de la distinction méliorative grâce aux éléments de l’ensemble A auprès des éléments de l’ensemble C. Ce subtil mélange, qui donne la primauté au désir de réalité, autorise l’évitement de l’opposition violente du réel au désir ; « Le réel, c’est quand on se cogne » aurait dit Lacan. La promptographie, c’est le clafoutis sans les noyaux des cerises, qui permet de croire en une existence sans risques tout en partageant la convivialité qui lui est associée ; c’est ne pas avoir peur en se sentant intégré dans le groupe des convives reconnaissants. Certes, on va m’opposer la merveilleuse opportunité d’utiliser un outil à la puissance prodigieuse au service de la création (si, si, je l’entends au fond de la salle). Avec raison. Avec raison, mais je pouffe. Parce que la naïveté confondante qui consiste à travailler gratuitement (parfois même en payant le service !) pour des gens qui gagnent (beaucoup) d’argent en utilisant les données qu’on leur confie, sans avoir le sentiment de se faire rouler dans la farine du clafoutis, me laisse… pantois.

Reste la question de la morale, cette morale invoquée par les éléments de AC (ceux qui « s’y connaissent », donc), et de la preuve. « C’est pas bien », primo de faire passer une promptographie pour une photographie, secundo, d’utiliser l’image créée par quelqu’un d’autre pour produire une promptographie, tertio, de ne pas vouloir montrer le fichier brut de la photographie, pour couper court aux accusations. Il y a une vingtaine d’années, quand l’expression « web 2.0 » s’imposa pour désigner un www plus souple et participatif, on entendait parfois chez les photographes : « Si tu veux vendre des photos, ‘faut en mettre sur internet ; si tu veux qu’on te vole des photos, t’as qu’à en mettre sur internet ! » Cette lucidité désespérée semble avoir disparu, anéantie par l’usage généralisé des applications de mise en réseau, mais le principe demeure. Mettre en ligne une photographie est un acte responsable et engageant, qui induit à la fois l’augmentation de la visibilité de l’auteur ET l’élévation du niveau des risques de vol et de détournement. Alors que le promptographe élimine les risques au profit d’une sociabilité réussie, le photographe les multiplie : à la prise de vue (au 1/125e de seconde, un déclencheur poussé au mauvais moment, ça ne pardonne pas) et à la publication (la mise en ligne génère les risques mentionnés ci-dessus) ; photographier, c’est « jouer à l’extérieur avec handicap », promptographier, c’est « jouer à domicile avec avantage ». La morale n’est inscrite ni au dispositif photographique, ni au dispositif de promptographie, et au bout du temps réglementaire, le match est gagné ou perdu, les éléments de l’ensemble C applaudissent ou non ; les actes correspondants à chaque dispositif peuvent tous deux être immoraux et trompeurs (« mangez sans crainte, j’ai dénoyauté les cerises ! », déclare le pâtissier qui souhaite assouvir une vengeance, avant d’être étourdi par un vigoureux bourre-pif), voilà qui ne change rien à l’affaire. Enfin, il faut noter que le photographe qui pleure sur une image volée peut témoigner de la réalité de son acte créatif (il a en sa possession l’original de l’image, fichier ou support physique) ; le promptographe dont la production est contestée ne peut invoquer, lui, que l’image finale, car sa recette ne dispose d’aucune protection, puisque ce n’est qu’une idée… Du coup, tout le monde peut faire un clafoutis.

Post-scriptum : on voit ces jours-ci sur les antennes une publicité vantant les qualités d’une IAg, dans laquelle on parle de « clafoutis aux cerises » ; soyons magnanimes et rappelons aux communicants et aux IAg de tout poil qu’un clafoutis est TOUJOURS une pâtisserie aux cerises, et que si celles-ci sont remplacées par un autre fruit, c’est une flognarde ! Pour ce qui est de nommer les choses convenablement, on n’est pas sorti de l’auberge…

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